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::: FESTIVAL BLEU SUR SCèNE : MASADA, MARC DUCRET ET BENOîT DELBECQ ENIVRENT LE CHâTELET :::

Parmi les festivals qui ont ensoleillé cet été 2006, la troisième édition du Festival Bleu sur Scène au Théâtre du Châtelet proposait deux obsédants diamants : le retour très attendu de Masada, et la rencontre dépouillée de Marc Ducret et Benoît Delbecq.

Avant de nous lancer corps et âmes dans cette nouvelle saison jazzistique, accordons-nous un petit retour en arrière. Un petit retour vers deux concerts au Théâtre du Châtelet, deux concerts du Festival Bleu sur Scène. Deux concerts qui ont marqué l’été parisien. Petit retour vers cette soirée du 5 juillet 2006, chaude, trop chaude malgré les quelques rares et grosses gouttes de pluie qui s’écrasent sur l’asphalte. Et ce n’est pas la perspective de la demi-finale France-Portugal qui arrange les choses.
John Zorn est ce soir à Paris. A la tête de Masada, dans sa version acoustique. Dave Douglas, Greg Cohen, Joey Baron. Le noyau dur du faramineux projet Masada. Une musique qui se décline au fil des années, au fil des 10 albums studio, 7 albums live, des versions pour cordes, guitares, des musiques de film. Une musique qui à la fois plonge ses racines de la culture juive et s’inscrit à la pointe de la modernité du jazz. John Zorn est sans doute l’un des rares musiciens américains à encore faire du jazz une musique de radicalité, de controverse.
Et la musique de John Zorn est aussi souvent une musique de colère, de rage, de furie. Pourtant, ce concert parisien de Masada est étrangement serein, calme, apaisé. Avec un choix de pièces, dans l’immense répertoire Masada, plutôt portés vers les ballades, les tempos médium à très lents. Greg Cohen et Joey Baron, cordes et peaux, déhanchent les graves chaloupements orientaux qui sont la marque de fabrique de Masada, alors que la beauté tragique des thèmes retentit des flammes des cuivres. John Zorn, cheveux en brosse, grosses lunettes, pantalon de treillis, t-shirt jaune et mini châle de prière, se laisse même parfois aller à des chorus terriblement jazz, limpides, à mille lieues du forcené qui hurle dans ses productions les plus radicales. Dave Douglas, look d’étudiant américain éternel des 50’s, jambes écartées, virevolte, la trompette vers le ciel, dans des éclats de virtuosité implacables autour desquels vient s’enlacer le saxophone, ou se fait accords, harmonies, coloriant les envolées de son complice. Et les deux musiciens, tout à leur joie de se retrouver sur scène, se tombent régulièrement dans les bras l’un de l’autre.
Ce qui n’empêche pourtant pas la musique de se cabrer, de s’articuler sur des collisions de parties très différentes, des successions de dynamiques passant brutalement du très fort au très faible, enchaînées diaboliquement, comme un dessin animé, encore accéléré, de Tex Avery. Ce qui n’est d’ailleurs pas sans rappeller la démence de Naked City, l’autre projet radical de John Zorn. Et ce qui n’empêche ni les chorus totalement free, ni les orages soniques, ni les longs cris enragés, ni les acrobaties, souffles continus, slaps, suraigus, paroxysmes. Mais le groupe, peut-être inspiré par les ors et les velours du Théâtre du Châtelet (une salle un peu trop grande peut-être, cependant, pour un quartet acoustique, dont le son manque un peu d’ampleur), semble plus enclin à laisser résonner les plaintes de sa musique, à jouer de l’intensité dramatique, de la retenue douloureuse. John Zorn, architecte de la dramaturgie, dirige son quartet de signes de la main, du regard, du corps tout entier. Déclenche ou arrête les improvisations. Construit en direct l’architecture des morceaux.
Et le public ne s’y trompe pas debout, surexcité, prêt à tout pour obtenir trois rappels. Il faut dire que si le concert était intense, il n’était pas très long non plus.

Le lendemain, en début de soirée, on n’oserait dire en première partie, le quintet de Bill Frisell, ne convainc pas, ne parvenant pas à trouver ces éclairs de beauté qui l’illumine parfois la musique du guitariste américain. On essaie d’y croire, mais la magie ne fonctionne pas et la musique tourne à vide, entre country poussive et jazz pénible.

Mais peu importe, finalement, car la nuit est encore jeune, et le meilleur se prépare. Le deuxième concert de ce soir voit en effet se rencontrer le guitariste Marc Ducret et le pianiste Benoît Delbecq, sorcier des sons détournés. Deux très grands musiciens de la scène jazz contemporaine. Et le Théâtre du Châtelet a alors cette idée magnifique de regrouper le public sur la scène même, autour des deux musiciens, environné par les rangées désertes de fauteuils cramoisis, ce grand espace vide rempli de silences et d’ombres, ces loges s’étageant jusqu’à disparaître dans l’obscurité du plafond inaccessible. Alors ce public se resserre et attend.
Le concert de ce soir est celui d’une formule minimale, Marc Ducret à la guitare électrique, et Benoît Delbecq, sans autre artifice que le piano, préparé, transformé par l’insertion d’objets coincés entre quelques cordes. Un Benoît Delbecq qui entame la nuit sur la pointe de doigts, tout doucement, très faiblement, dans des pianissimo qui petit à petit naissent de l’intense silence de la salle, petite comptine, comme une de ces tournerie obsédante dont le pianiste parsème ses oeuvres. Marc Ducret, le guitariste au regard charbonneux, capable des rages les plus électriques, s’insère subrepticement dans la ronde, jouant du volume, jouant d’une intensité sonore tellement minimale qu’il laisse entendre les résonances de la guitare, nue, un instant dépouillée de son amplification. Comme une spirale qui les entraîne vers le silence, et qui entraîne avec elle un public retenant son souffle, fiévreux. Une musique un peu inquiétante, qui se multiple dans les reflets et les miroirs. Cette boucle qui tournait au piano, qui soudain s’écroule et cascade, se retrouve sous les doigts de Marc Ducret. La musique tourne, enchaînant, entre autre thèmes, certaines pièces du fascinant et ardu Nu Turn du pianiste, du Qui Parle ? (où les deux musiciens se rencontraient déjà) de Marc Ducret, un morceau de Ducret écrit pour le Kartet de Delbecq. Comme un concentré du travail de ces musiciens. Comme si, au travers d’écritures et de sensibilités, les obsessions étaient les mêmes.
La musique que le duo propose ce soir circule, fluide, s’écoule entre les deux instrument, boucles et basses qui se superposent, se décalent, se retrouvent en un timbre unique pour des thèmes à l’unisson, construit des riffs infinis. Marc Ducret, taille serrée sur un large pantalon et une ample chemise noirs, joue presque écrasé, crispé, contre le coffre du piano. Où Benoît Delbecq, chemise vert pomme, s’enivre, imperturbable, de révolutions de mélodies. Notes déchirées d’une guitare qui gronde ou crie, distordues et pourtant à la limite du silence, guitare qui se tend sur les saillies de la mélodie au piano. Piano qui parfois se fait percussion étrange et pulsante, d’où, égarées, s’échappent quelques notes perdues. Musique très lointaine qui naît des cordes frottées par des baguettes et contraintes par des inserts étrangers.
Dos à la très grande salle vide du Châtelet, le public resserré autour de deux musiciens visiblement émus et impressionnés de jouer ensemble, sait que le moment est exceptionnel.


::: MUSICIENS :::
Masada Acoustic Quartet John Zorn : saxophone alto Dave Douglas : trompette Greg Cohen : contrebasse Joey Baron : batterie Bill Frisell Quintet Bill Frisell : guitare Ron Miles: trompette Greg Tardy: saxophone Tony Scherr: contrebasse Kenny Wollesen: batterie Delbecq/Ducret Benoît Delbecq: piano Marc Ducret: guitare;
FESTIVAL BLEU SUR SCèNE : MASADA, MARC DUCRET ET BENOîT DELBECQ ENIVRENT LE CHâTELET
© Guillaume Lemaitre - 2006    



Date : 22 septembre 2006
AUTEUR : Lemaitre Guillaume

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